Certains habitants du Roucas vivent dans le quartier depuis toujours, et leurs parents et grands-parents avant eux. Alain Troullioud est de ceux-là, je l'interviewerai un jour prochain pour qu'il nous raconte les souvenirs qu'il en a gardés.

Mais aujourd'hui, c'est à lui que je m'intéresse car il a un parcours incroyable, engagé sous de multiples casquettes.

Sans passer par la voie royale, Alain Troullioud a d'abord été instituteur. Embauché comme suppléant, il s'est retrouvé sans formation aucune dans une classe des quartiers sud. Comme quoi ce mode opératoire de l’Éducation Nationale n'est pas nouveau. Un inspecteur a senti que ce jeune-là avait la fibre pédagogique et lui a permis de rejoindre l’École Normale d'adultes (qui n'existe plus à présent) pour une formation d'un an. Muni de son CAP, très vite il s'est intéressé aux jeunes en difficulté ; il faut dire que l'un de ses stages l'avait conduit à la prison des Baumettes pour mineurs. Après une nouvelle formation d'un an à Clermont-Ferrand, il a passé ce qu'on appelait alors un CAEI, Certificat d'Aptitude à l'Enseignement Inadapté.

Pendant 2 ans, il a travaillé dans un ITEP (Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique) qui fonctionnait en internat aux Cadeneaux. Là le rôle d'instit se doublait d'un rôle d'éducateur. L'un d'entre eux était logé pour assurer les nuits. Les autres faisaient un roulement sur deux périodes 7h du matin-13h30  (en plus de l’enseignement, il s'agissait d'encadrer le lever et les deux premiers repas) ou 13h30-20h avant le relais de la nuit.

Puis un poste s'est libéré aux Baumettes, à la prison des mineurs dénommée "Les petites Baumettes". Un centre scolaire avait été créé en 1967, prenant la suite des activités organisées par les curés ou les religieuses. Les garçons, âgés de 15 à 21 ans, étaient répartis en groupes de niveaux. Certains étaient proches de l’illettrisme. Pour l'équipe constituée d'un directeur et de 4 instits hommes, il s'agissait de mener le plus grand nombre jusqu'au Certificat d'Etudes. "Et ce n'était pas simple car la plupart des jeunes purgeaient une peine de 3 mois maximum pour de petits cambriolages. Même si on les voyait revenir bien souvent pour un nouveau séjour", m'a dit Alain. Très vite, il a voulu introduire des méthodes de pédagogie nouvelle et il m'a raconté les difficultés innombrables pour faire entrer en prison un simple projecteur !

Actuellement, le CPM (centre pour mineurs) est situé dans le quartier de La Valentine à Marseille. A l'époque il n'y avait pas d'équivalent pour les filles. Le plus souvent, celles-ci se retrouvaient en foyer ou dans la prison des femmes. C'est toujours le cas à Marseille, les filles mineures sont détenues dans un quartier du CPF (centre pénitentiaire femmes). 

Après une interruption de 2 ans, où il a travaillé à nouveau au centre des Cadeneaux, Alain est venu cette fois enseigner dans la prison " Les grandes Baumettes", c'est-à-dire du côté majeurs. Les détenus devaient être volontaires et, si leur demande était acceptée, ils passaient des tests pour là encore être répartis selon leur niveau. Pour certains, il s'agissait même d'un enseignement des bases de la langue, ce qu'on appelle le "Français langue étrangère". Pour d'autres, l'objectif était de les conduire à l'obtention du Brevet. Les instits spécialisés qui les encadraient étaient tous des hommes, contrairement à un bâtiment de la prison-hôpital, dénommé "Le quartier femmes" où exerçait une institutrice. 
 
Après vingt années à enseigner en prison, une sacrée expérience, changement de décor : Alain Troullioud postule pour une formation de proviseur. Il sera successivement en charge de 3 lycées mais toujours loin de Marseille. La responsabilité de proviseur impliquant d'occuper un logement de fonction pour être sur place toute la semaine, il a fallu accepter les allers-retours sur Marseille chaque week-end pendant que sa femme Danielle, enseignante elle-aussi, gérait au mieux l'éducation de leurs deux enfants. Et au lycée encore, on retrouve l'homme engagé. Sa ligne directrice : défendre la laïcité et l'égalité des chances. Et faire toujours passer l'intérêt des enfants en premier. 
 
Mais Alain n'a pas quitté totalement l'univers carcéral. En 1991, à la demande du Directeur de la prison, il accepte de prendre la présidence de l'Association Socio-culturelle et Sportive au sein de la Maison d'Arrêt et oeuvre largement à la mise en place de nombreuses activités tant culturelles que sportives participant à la politique de l'ouverture de la prison vers l'extérieur. Création d'une télé et d'une radio intra muros (Radio Baumettes), de salles de sport et de boxe, d'un terrain de football dans l'ancienne carrière "Martini" acquise par l'administration pénitentiaire, ateliers d'écriture, de dessin-peinture, d'échecs, de musique... toujours avec un but social et pédagogique en salariant des intervenants extérieurs. Il a pu organiser des concerts et faire venir Barbara, Jane Birkin, Yannick Noah, I Muvrini, Gilbert Montagné. Et aussi faire découvrir "la prison" à des sportifs de toutes disciplines parmi lesquels Jean-Pierre Papin, Stéphane Diagana, Christophe Tiozzo ou David Douillet.  
"L'introduction des télés nationales dans les cellules a tué le cinéma", se désole Alain, et comme partout ailleurs a recroquevillé les individus sur eux-mêmes. Si Alain a assuré la présidence de cette association, jusqu'en 2017, tout en étant proviseur, c'est qu'il en mesurait les enjeux. Il ne s'agissait pas de divertissement ou de club méd comme l'affirment certains mais de l'apprentissage de règles communes et un pas vers une reinsertion possible. L'atelier écriture permettait à la fois introspection et lâcher prise et les textes qu'Alain m'a donnés à lire sont remarquables. Il a fallu plusieurs mois d'intense travail de création et de répétitions pour que le projet "Les Baumettes se font la belle" voit le jour à la Friche de la Belle de Mai en 2007 : une expo de peinture, du théâtre, des concerts auxquels ont participé des artistes comme Quartier Nord, Massilia Sound System ou l'équipe du Cartoon Sardine. Un travail au long cours qui a permis aussi une paix sociale positive autant pour les détenus que pour les surveillants. Le tout doublé d'une action de solidarité puisque l'intégralité des recettes a servi à acheter vêtements et produits de première nécessité pour les plus démunis des Baumettes. 

Que ce soit en prison ou au lycée, on peut imaginer comment ce travail a pu être prenant, passionnant, épuisant sans doute parfois. Et pourtant, parallèlement encore à cette succession d'activités, Alain a  consacré, avec sa femme Danielle, une grande partie de ses congés d'été, à encadrer des colonies de vacances.

Il fut d'abord moniteur, puis adjoint au directeur, toujours dans le même centre, Saint-Julien-en-Beauchêne, dans les Hautes-Alpes. Danielle fut assistante sanitaire. Il faut dire que dans une colonie de garçons, seuls l'économat ou l'infirmerie étaient ouverts aux femmes. Les jeunes avaient entre 12 et 16 ans, venaient de quartiers défavorisés et les séjours de 4 semaines permettaient un vrai projet d'équipe et surtout social. "On se sentait utile", ajoute Danielle, qui a aussi l'engagement chevillé au corps. Malheureusement cela changea du tout au tout lorsque les colos furent réduites à 2 semaines : garderie, consommation d'activités... plus le temps de nouer des liens aussi forts qui faisaient "grandir" les jeunes. "Ce ne fut pas toujours facile au début pour nos deux garçons tout jeunes", m'avoue Danielle "mais ce fut une vraie expérience de mixité sociale et on ne le regrette pas. La confiance était telle que, hors du temps des colos, certains jeunes n'hésitaient pas à s'adresser à nous lorsqu'ils avaient besoin d'aide". Les liens sont restés, l'un d'entre eux est même devenu le parrain de leur 2ème enfant.
 
Comme s'il parvenait à rendre extensible son emploi du temps (mais comment faisait-il donc ?), Alain troullioud, sollicité par le GRETA (Groupement d'Etablissements publics locaux d'enseignements), a eu aussi un pied à L'OM puisqu'il a été professeur du centre de formation en mathématiques commerciales et en technologie professionnelle. A mon étonnement devant ce mot "technologie" dans le sport, Alain, féru de foot, m'explique qu'il y a 13 lois qui régissent ce sport. "Lorsque j'ai commencé à enseigner au Vélodrome dans les années 80, l'OM était en seconde division mais je suis resté jusqu'en 2000 et j'ai connu les années Tapie. J'ai été invité par le club à la grande finale de Munich où l'OM a remporté la Coupe d'Europe en mai 1993 contre la grande équipe italienne de Milan AC. Nous avons pris l'avion à 7h du matin avec mes élèves stagiaires du centre de formation et retour à Marseille dans la nuit. Et le lendemain matin, dès 8h, je racontais l'épopée du match aux détenus ainsi qu'aux surveillants de la prison. "
 
Et ce n'est pas fini ! Une autre corde à son arc (bien qu'en l'occurence il s'agisse plutôt de fusil), ceux qui le connaissent savent qu'Alain Troullioud est chasseur et même responsable de l'Amicale des chasseurs de sangliers de Moustiers-Sainte-Marie. Initié très tôt par son père (ils partaient alors tous deux dans la camionnette avec l'épagneul breton), il a découvert la chasse aux perdreaux (chien à l'avant), puis la chasse aux sangliers (chien courant). Et si Danielle a longtemps régalé les amis de ses daubes, elle a passé la main à Alain qui fait, je peux en témoigner, d'excellents pâtés et terrines. Mais là encore, les choses ont changé ; s'il admet qu'il faut partager la nature avec les randonneurs (il m'a expliqué toutes les précautions prises avec son équipe de chasseurs pour éviter tout accident), il apprécie moins la présence des motocross et autres véhicules tout terrain qui " polluent de plus en plus nos montagnes". 
 
A ce jour, Alain n'enseigne plus mais il a 4 petits-enfants à qui transmettre bien des choses. 
Et nous sommes heureux, depuis 1 an, de le compter dans notre active et sympathique équipe du CIQ.
 
Pour le CIQ
Aline
Le 4 novembre 2025